Accueillir: pour rester humain, rester vivant ou le devenir

De Accueil Migrations


Un article pubié dans la revue des Fédéralistes Européens

J’appartiens à cette génération, qui a ouvert les yeux et grandi avec la phrase «  comment tout ça a été possible », tout ça : la déportation, les camps. Et alors que j’arrive désormais à maturité d’un âge flamboyant, tout se passe comme si mon époque me tendait les bras et me disait «  comme ça ».

Comme si maintenant était arrivé à point nommé pour renseigner hier : la montée des populismes, le on n’est plus chez nous, et donc l‘indifférence aux autres venus d’ailleurs, pire encore les murs et la haine. Ecoutant aujourd’hui, je comprends mieux comment tout ça a été possible hier. Pas encore dans les mêmes proportions, ni avec la même fureur, bien sûr, mais avec les mêmes mécanismes, les mêmes ressorts.

Comme si nous héritions d’une histoire, et qu’il était temps maintenant de choisir son camp. 

Damien Carême, maire de la Grande-Synthe, a choisi. En réunissant les 1er et 2 mars dans sa ville une Convention Nationale sur l’Accueil et les Migrations, il a choisi de mettre en partage, les connaissances et l’humanisme de quelques 800 participants : citoyens, élus, chercheurs, membres d’Associations venus de toute la France, mais aussi d’Italie et de Belgique, pour qu’une voix se forme, se fasse entendre, porte. Le message est unanime : en notre âme et conscience, la nouvelle loi sur l’Asile et l’Immigration doit être stoppée par l’Assemblée Nationale. 


La France à travers ses Citoyens, ses élus, ses Associations doit lancer à l’Europe et au Monde, un message porteur d’offensives positives pour améliorer l’accueil et l’asile, et non brouiller son message en mêlant une voix inhumaine à celle des pays de Visegrad. 


Let’s make Europe Great again !


Toutes les associations humanitaires, même les plus apolitiques, ainsi que le Défenseur des Droits jugent que cette loi est non seulement inutile, mais dangereuse. Il faut écouter Jacques Toubon dans le Monde (22 février 2018) : le délai de recours en cas de rejet de la demande d’asile est ramené d’un mois à quinze jours. .La durée de rétention administrative…portée de 45 jours à trois voire quatre mois…et enfin la durée de retenue administrative, la garde à vue en quelque sorte pour vérifier le titre de séjour, passera de 16 à 24h ». 


Et Jacques Toubon de conclure : Il sait (le gouvernement) qu’il répond aux attentes d’une opinion publique majoritairement favorable à plus de fermeté en matière d’immigration. Mais ce faisant, il néglige cruellement deux principes fondamentaux : l’accueil des personnes en détresse (quasiment absent de son projet) et le respect de la dignité humaine. En la matière le en même temps cher au Président n’est que façade. 



Le sujet de l’immigration, parce qu’il oscille entre une législation française, et une coordination européenne complexe (Dublin), parce qu’il opère caché, dans des centres de rétention ou des gares anonymes, aux confins de frontières opaques, rend difficile une prise de conscience réelle  pour le citoyen français. Cette prise de conscience, aussi difficile soit-elle,  est pourtant nécessaire pour nous aider à grandir et à devenir pleinement humain !


Ecoutons ce que nous disent les chercheurs, les membres d’association en contact permanent avec les demandeurs d’asile, ou écoutons les réfugiés eux-mêmes invités à la Grande Synthe. 


Catherine Winthol de Wenden, chercheuse au CNRS et à Sciences Po nous rappelle le poids de l’histoire. La stratégie de dissuasion est une constante dans la politique d’accueil, avec un rôle prépondérant de l’Etat, qui cherche peu la collaboration citoyenne, contrairement aux autres pays européens. Depuis 1983, un prêt-à-penser est mis sur la table. L’extrême-droite mène la danse. On craint l’appel d’air. Et donc plus on accueillera mal, moins ils viendront ! Pour François Gemenne (Université de Liège, Sciences Po) avec 40 000 morts dans la Méditerranée, soit 7 morts par jour, la fermeture des frontières semble être le seul horizon politique, le totem du XXIème siècle, avec 40 000 kilomètres de frontières murées dans le monde, soit plus que la circonférence du monde. Et pourtant l’ouverture ou la fermeture d’une frontière ne joue qu’un rôle mineur dans la décision d’un migrant de rejoindre un pays. Mais la frontière sert à identifier qui est « nous », qui est « eux », et à envoyer un signal bien plus à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous sommes arrivés dans le fantasme du «  chacun chez soi », les migrations sont « anormales », et la population originelle serait remplacée. 


La réside sans doute le plus grand travail des politiques, des journalistes, des citoyens ou des chercheurs : déconstruire le fantasme de l’invasion. La tâche n’est pas mince, puisque même un Emmanuel Macron qui se voulait «  pragmatique » et « pour l’accueil » durant sa campagne électorale,  n’a pas su prendre en compte les réalités du terrain  mais  est tombé, à son tour,  dans l’idéologie de la peur de l’autre. 


Déconstruire le fantasme passe par se confronter à la réalité des chiffres. Non seulement il n’y a pas d’afflux massif, mais la France peine à assurer son rôle en matière d’accueil au niveau européen. Olivier Clochard (chercheur Migreurop) nous rappelle qu’il y  a seulement 3,6 millions de réfugiés dans les 28 pays de l’UE, soit un chiffre voisin de la seule Turquie (3,1 millions), et 1,9 million dans le seul pays de l’Ukraine ! Pour Catherine Winthol de Wenden : en France 40 000 demandes d’asile ont été accordées en 2016, sur 100412 demandes, c’est 2,6 fois moins que la moyenne européenne. La Suède accueille 13 fois plus que la France, l’Allemagne dix fois plus ! 


Non seulement la France n’assure pas son devoir en matière d’accueil, mais  comme dans d’autres Etats-Membres de l’UE, l’Etat bafoue les droits de l’homme, par contournement des législations ou tricheries (Claire Rodier, GISTI). Ainsi la Charte européenne des Droits fondamentaux et la Convention de Genève stipulent le droit à la vie, le droit à ne pas être torturé, le droit d’asile, et le droit de protection des mineurs, et pourtant les Etats-Membres continuent à agir en toute impunité. Tout mineur doit bénéficier d’une protection ? On s’arrange à tricher sur l’âge. Un enfant est strictement interdit de centre de rétention par la loi ? On fait jouer le rapprochement d’un parent pour l’enfermer. Un préfet (les  Alpes Maritimes) vient d’être condamné pour renvoi de mineurs isolés en Italie, et continue sa mission en toute impunité.  


De l’autre côté un simple citoyen Français (Cedric Herrou), dans la Vallée de la Roya, aux confins des frontières italiennes, pour avoir accueilli des réfugiés est condamné pour «  délit de solidarité ». Au nom de la liberté individuelle, de la conscience citoyenne il faut abroger ce délit de solidarité, mais il est fort à parier que cette abrogation prendra du temps, tant la culture de l’état policier en France prime sur la responsabilité du citoyen et la coopération avec lui.  


La politique des migrations se caractérise aujourd’hui par un double phénomène, d’une part un développement de lieux d’enfermement cachés (aéroports de Rome, Roissy, Zaventem), dans des maisons de retour (Belgique), à l’abri du regard du citoyen européen, ou dans les pays-tiers, cas du Maroc, où on dénombre pas moins de 18 centres d’enfermement en dehors de touts cadres légaux. Et de l’autre, l’externalisation des questions migratoires. 


Devant le refus de réfléchir à une politique européenne de l’accueil et des migrations au niveau européen, les Etats-Membres repoussent le problème migratoire à l’extérieur de leurs frontières : La France joue ce rôle vis à vis de la Grande-Bretagne avec les accords du Touquet, elle retient les migrants moyennant paiement. C’est ce que fait la Lybie avec l’Italie depuis quelques années, et la Turquie avec l’Union Européenne. Cette externalisation  n’est pas sans problèmes. Confier la responsabilité de « trier des migrants « ou contrôler des côtes à des pays où la violation des droits de l’homme est quotidienne pose non seulement des questions morales aux citoyens européens que nous sommes. Il  bouleverse aussi  les routes de l’immigration, et rend plus difficile encore le parcours du migrant. La convention de Genève est bafouée. Alors que le droit d’asile est supposé ne tenir compte que du parcours personnel du migrant, on «  trie » le migrant dans des hot spots, par contrôle au faciès, et selon la nationalité ( Sara Pristianni Arci-Migreurop).  Les fonds de coopération seraient aujourd’hui utilisés pour assurer des actions de contrôle et de sécurité aux frontières. Ainsi en  janvier dernier la France dans l’article 9 de son nouvel accord d’APD (Aide Publique au Développement), officialise pour la première fois de manière tout à fait décomplexée que les fonds de coopération doivent servir au contrôle des migrants et à la sécurité ( Christian Reboul, Mèdecins du Monde). 



Des offensives positives en matière d’accueil devront venir de trois fronts, le niveau local, national et européen. Rien ne doit être négligé. 


Au niveau local : en France, pays jacobin, la réponse des villes est moins évidente que dans les pays voisins plus décentralisés (Allemagne, Italie, Barcelone), et pourtant on assiste de fait à une volonté des élus d’organiser l’aide (la Grande Synthe, Grenoble avec sa plateforme collaborative), et une plus grande mobilisation en réseaux doit être encouragée. 


Au niveau national : des propositions pour l’accueil faites par Aurélien Taché (député En Marche) pourraient être intéressantes, si elles ne sont pas contrecarrées par la nouvelle loi Asile et Migration. 


Au niveau européen : En ignorant les propositions faites par le Parlement Européen en matière d’asile et d’immigration, Emmanuel Macron a malheureusement pour l’instant loupé l’opportunité qui lui était donnée d’être une force de proposition au niveau européen, entraînant avec lui quelques pays prêts à le suivre. Il y a une forme de  coopération renforcée entre Etats-Membres qui pourrait être innovante, si le gouvernement français retrouvait en matière d’asile les chemins de l’Europe , ou si une opposition humaniste s’en saisit pour les prochaines élections européennes de 2019. D’ores et déjà les acteurs de la Convention Nationale réunis à la Grande-Synthe ont formulé le souhait de réunir une Convention Européenne de l’accueil et des migrations, qui soit  le tremplin de forces de propositions pour les élections européennes de 2019. Nous avons  beaucoup insisté pour que différents mondes échangent et se rencontrent : les Associations européennes (UFE, Mouvement Européen, Sauvons l’Europe, Stand Up for Europe) qui connaissent bien les pratiques européennes doivent partager davantage leurs expériences et savoirs avec le monde associatif de l’accueil et des migrations ( Cimade, Amnesty International, élus…), et réciproquement.   


Emmanuel Macron se confrontant à la réalité de l’asile, et à celle du vote des italiens, vient d’expérimenter cruellement le en même temps. Peut-on se définir en même temps pro-européen, et de manière cynique laisser l’Italie se dépatouiller seule avec ses réfugiés, quitte à voir menacer le projet européen par son vote extrémiste? La réponse est non. Alors au-delà des paroles, des paroles, des paroles, comme aurait dit Dalida, un peu d’audace et de courage dans les actes  pour une coopération renforcée en matière d’accueil et d’immigration au niveau européen Mr Macron ! Des paroles et des actes, en même temps ! 



Catherine GUIBOURG 

Membre de l’Union des Fédéralistes Européens