Impressions d'un journaliste migrant

De Accueil Migrations

Article Convention nationale sur l’accueil et les migrations à Grande-Synthe en France 

La Convention nationale sur l’accueil et les migrations, a mis en lumière le fait qu’il existe en France un désir des migrants mais tout en laissant planer l’ombre gigantesque de ceux qui les rejettent.  Organisé les 1er et 2 mars dans la ville de Grande-Synthe dans la région Hauts-de-France, l’événement a drainé un public distingué et brillant, tout acquis à l’idée de développer l’hospitalité. Les centaines de participants à ces deux journées, ont donc abondamment parlé et critiqué ceux qui ne pouvaient y être invités,  c’est-à-dire la catégorie de gens pour qui les migrants ne sont pas les bienvenus.   

Désir de l’Autre  

Les journalistes « migrants » dont j’en fais partie, jouissent d’un statut quelque peu privilégié. A notre corps défendant, nous devrions aux yeux des Français représenter quelque chose. Un quelque chose, peut-être qui nous dépasse. Ainsi, ai-je été convié, à l’instar de cinq autres confrères originaires du Maroc, du Tchad, de Turquie et de l’Irak à prendre part à ces journées. Chacun de nous s’est vu affecter dans un atelier différent où nous fûmes chargés de remplir la mission de « Grands témoins ».  Pour ma part, il m’est revenu de participer à l’atelier n°2, consacré à l’état des lieux des dispositifs nationaux d’accueil en France et à la situation des régions. J’ai aimé la formule que m’avait chuchotée à l’oreille un membre du public «vous êtes me dit-il notre témoin de mariage ». Mon interlocuteur anonyme ne croyait pas si bien dire. Sa réflexion renvoyait à mes yeux à la problématique du Même et de l’Autre. Le débat avec l’assistance a pointé, du reste, le besoin des Français à aller à la rencontre de l’Autre et leur souci de se donner les moyens moraux, humains et matériels pour se le concilier. Aussi les capacités d’accueil de la France ont-elles été perçues par les présents comme un sérieux écueil à l’élaboration d’une politique de migration efficace. Selon Laurent Delbos, responsable plaidoyer Forum réfugiés-Cosi,  il y aurait 65 000 places face à une demande évaluée à 120 000. On serait tenté face à ces chiffres de préconiser la médication dans le simple ajustement de l’offre à la demande.  Pourtant les choses ne sont pas aussi simples. Lors  d’une  table-ronde organisée au deuxième jour de la Convention, l’historien Benjamin Stora appellera à la mise en place d’une politique d’antiracisme. Pour sa part, Benoît Hamon, ancien dirigeant du Parti socialiste et fondateur de Génération·s, dénoncera les préjugés que colportent ceux qui soutiennent que « derrière chaque migrant fuyant la guerre, se cacherait le migrant économique qui serait un pauvre ». 

Impressions de déjà-vu

Pourtant, moi qui viens d’Algérie, j’avais l’impression d’un déjà-vu. Je me souviens de cette année 2013, d’avoir traité, alors que je m’y trouvais encore, d’une actualité de migrants qui était faite de la même tension aux frontières, des mêmes refoulements de populations et des mêmes drames humains. En plus d’être une zone de transit, l’Algérie commençait à devenir une terre de fixation. Les migrants issus de l’Afrique subsaharienne étaient et y sont encore périodiquement refoulés. Les Syriens feront un peu plus tard l’objet du même traitement.  J’aurai parié que c’était impossible pour eux de rejoindre l’Europe tellement les forces de l’ordre ne leur laissaient aucune marge de manœuvre. Mais c’était compter sans les réseaux de passeurs et des filières d’immigration irrégulière qui ne vivent que de ces situations de blocage. Les groupes de migrants qui voulaient se rendre sur le Vieux continent, ont donc continué d’affluer vers cette mer méditerranée qui semblait être la ligne de démarcation séparant les pays du Sud de ceux du Nord. Moi-même, un peu plus tard, en quittant l’Algérie, je me suis retrouvé à mon tour migrant en France, côtoyant d’autres migrants.     

La Grande-Synthe 

Me voici donc en France, couvrant le même sujet.  A Grande-Synthe, la ville qui abrite la Convention, la plupart des migrants qui y viennent  caressent le rêve de franchir la mer pour regagner les côtes du Royaume-Uni qui se trouvent à environ 50 km de là. Située à 6 km à l’ouest de Dunkerque, la ville occupe la pointe nord de la France. Tout cela m’avait donné le sentiment que la mer Méditerranée avait glissé vers le nord car j’y retrouvais pour ainsi dire le même phénomène entrevu sur le littoral nord-africain. Des candidats à l’émigration se pressent sur les rivages pour tenter de quitter le pays. Ici, c’est le caractère ethnique des migrants qui attire le plus l’attention. On y rencontre surtout des Kurdes de Syrie, d’Irak et d’Iran. Ces étrangers qui sont pour la plupart anglophones n’ont d’yeux que pour la Grande-Bretagne. Ils ont choisi de tourner le dos au reste de l’Europe, inaugurant, ainsi, le Brexit avant même le Brexit des Britanniques. Comme en Méditerranée africaine, la mer du Nord possède ses réseaux de passeurs. Cependant la comparaison s’arrête là.  Le contraste entre les deux configurations est frappant. Dans le premier cas, les ressortissants nationaux participent au flux migratoire illégal en accompagnant les non-nationaux dans leur traversée ; tandis que dans le second cas, on ne connait pas d’exemple de migration illégale de Français vers le voisin britannique.  Il faut vraiment refaire, en même temps, le monde, l’histoire et la géographie pour qu’on puisse faire des Français des migrants clandestins.  

Mais qui sont les antimigrants ?    

Deux entités politiques ont été au cours de ces deux journées, particulièrement pointées du doigt comme étant des empêcheuses de faire communier les Français et leurs migrants tous ensemble : l’Etat français et l’Union européenne. Les témoignages du public et les propos des intervenants ont mis en exergue le fait que la « solidarité vient plus des associations que des citoyens ». Aussi, la législation autant nationale qu’européenne en matière d’asile a-t-elle été vivement critiquée. Benoît Hamon va plus loin, en dénonçant le non respect des lois et les menées « répressives et dissuasives » de l’Etat pour empêcher les migrants à faire valoir leur droit à l’asile.  Agriculteur dans les Alpes maritimes, Cédric Herrou, a pour sa part, relaté le bras de fer qui l’a opposé aux forces de l’ordre suite à l’aide qu’il a fournie aux migrants qui ont voulu rejoindre la France depuis le territoire italien.  Il a même pointé la menace que fait planer l’Etat sur « la vie privée » des gens. Le cas de Cédric Herrou suffit à montrer que les citoyens, malgré la bonne volonté dont ils peuvent être animés quant à l’accueil des étrangers, ne bénéficient pas d’un environnement qui puisse les y encourager. Pourtant, il n’est pas simple d’affirmer que c’est l’Etat qui est le principal mis en cause. La Convention, elle-même, est organisée par un maire, qui même s’il est élu, n’en est pas moins le représentant de l’Etat au niveau de sa commune. L’Etat apparait, à vrai dire, favorable ou défavorable aux migrants selon les régions et les individualités. A l’opposé, c’est la société civile qui paraît être à la pointe de l’alliance avec les migrants. En témoigne la place prépondérante qu’elle s’est taillée dans la programmation même de ces journées. Les principaux alliés du migrant sont les ONG des droits de l’Homme, le monde associatif mais aussi l’Université.  

Quid de l’homme politique ? 

Malgré la présence de certains hommes politiques à la Convention, l'homo politicus en tant qu’espèce, n’a pas bénéficié lors de ces deux journées d’une tribune privilégiée.  Cela peut s’interpréter comme une désaffection ou l’expression d’un malaise vis-à-vis d’une classe politique française jugée des plus versatiles. D’ailleurs Halgurd Samad, un de mes confrères à la Maison des journalistes, a souligné l’enjeu électoral que constitue la question migratoire. Il a rappelé la promesse non tenue de l’ancien président, François Hollande, de faire une loi permettant aux étrangers d’exercer le droit de vote. 

Il est bon de souligner que l'homo politicus qui éprouve de l’empathie envers le migrant est souvent un transfuge du Parti socialiste. Sa carte de visite est souvent estampillée de la mention « Ex ». C’est donc quelqu’un qui ressemble un peu au migrant, puisque lui-même a migré au sein du champ politique. Du coup, le brouillage des identités politiques refait surface en ceci qu’on ne distingue plus la droite de la gauche. Ce n’est pas ici le lieu de s’appesantir sur un sujet qui a déjà énormément fait couler d’encre.  A dire vrai, c’est au sein de la société politique, que les migrants ne trouvent pas assez de soutien et ce, malgré les bonnes volontés - certes minoritaires - qui se manifestent ici et là.  La crise de l’accueil des migrants apparait plus imputable à la société politique en pleine recomposition qu’à autre chose. Tout compte fait, l’homme politique ne serait pas étranger au fait que le migrant ait mauvaise presse. Le Maire de Grande-Synthe, Damien Carême, écrit dans le prospectus de présentation de la Convention, ces mots qui pour moi, résument la situation : « En France, de très nombreux citoyens, associations, ONG et même élus font en sorte que ces personnes exilées vivent avec un minimum de dignité ». Et les autres, les grands partis politiques, font-ils quelque chose ?   

Larbi Graïne 

Maison des journalistes / Paris